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Pourquoi faire les 100 km de Millau quand on peut rester tranquillement dans le canapé ???

Par la rédaction, avec François-Xavier Gaudas. Photos ©  100 km de Millau / Mizuno.

Ouin Ouin Jojo Fifix, c’est le nouveau surnom donné à notre pépite François-Xavier Gaudas. Un garnement, un gentil voyou des rues, un centbornard qui adore s’en mettre plein la gu…. Le garçon est charmant, mais un peu timbré. Ouin Ouin quoi. Pour preuve, il revient pour nous sur ses trois finish des 100 km de Millau, quelques semaines après l’édition du 29 septembre dernier à laquelle il n’a exceptionnellement pas participé.

Note de l’auteur 1 : les photos pourries qui ont l’air de dater de 1972, c’est exprès. D’abord c’est ce que l’organisateur vous donne et puis c’est aussi pour insister sur le côté petite affaire familiale de l’affaire. On est donc loin des lumières du TCS New York City Marathon. Une fois de plus.

Note de l’auteur 2 : Les deux bulldog sur la photo du haut sont ceux de mon rédacteur en chef. Ça l’amuse. Des surdogs sans doute…Comprenne qui pourra.

100 km de Millau
100 km de Millau
100 km de Millau

Ahhhh, Millau. Rien que l’évocation de ce nom me donne de gros frissons.

Ce petit village de l’Aveyron (prononcez AveyronGGG !) est le saint Graal du 100 km en France fort de ses désormais 47 éditions (la course est née en 1972). La dernière ayant encore, comme chaque année, donné lieu à une belle bagarre entre les favoris. Je vous parle là d’avions de combat qui en terminent en moins de 7h30, chaque année, sur un parcours 100% route marqué par quatre côtes de 6 à 8% chacune. Mais Millau, c’est aussi des papys et des mamies de 70 ans, et plus, qui prennent le départ et terminent chaque année cette course de gros déginglos ! J’en suis moi-même tombé amoureux dès mes premières foulées. C’était en 2011.

100 km de Millau
100 km de Millau
100 km de Millau

J’y suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Enfin, vaincu… Disons que j’y suis chaque fois venu, revenu et re-rerevenu comme finisher, jamais comme DNF, à chaque fois dans des circonstances bien particulières et qui ont marqué ma vie. Parce que les 100 km de Millau, voyez-vous, non seulement ça vous définit un peu comme coureur à pied, mais ça vous marque à vie aussi. Disons que c’est un truc à voir quand on prétend s’intéresser de près à la course à pied. C’est comme lire Haruki Murakami et Christopher McDougall : il faut l’avoir fait une fois dans sa vie pour savoir de quoi on parle quand on parle de running. Bref, les 100 km de Millau, je vous assure, c’est plus marrant que cela en a l’air !

100 km de Millau
100 km de Millau
100 km de Millau

La première fois, c’est toujours la plus douloureuse. Tout le monde le sait.

Après quelques balbutiements dans le running, des pirouettes vraiment, quelques cascades, des rigolades et un ou deux scandales, j’ai couru mon 1er ultra à Millau, à l’occasion de la 40ème édition de ce mythe vivant.  C’était le 24 septembre 2011. J’ai dès la veille du départ senti que cette course avait quelque chose de spécial. Au retrait des dossards, je me suis dit que j’étais quand même en train de faire un grosse bêtise. Mais l’ambiance était tellement à la fête : chants locaux, danses folkloriques, produits du terroir bien de chez eux vendus aux côtés des gels et barres énergétiques toutes plus performantes avec, en sus, mais ça c’est comme sur toutes les courses de village, une armée de bénévoles aux petits soins pour nous tous. Michaël Boch – le vainqueur 2010 – et Jean-Pierre Lucas – seul homme de la terre à avoir participé à toutes les éditions depuis la toute 1ère de 1972 à 2017 – étaient là, souriants, grands garçons, détendus comme les césars qu’ils sont, discutant de tout et de rien, mais surtout de 100 bornes, avec nous autres coureurs, une bande de grands enfants et saltimbanques avec des étoiles plein les yeux. J’avais vraiment hâte d’y être. Je sais, ça paraît fou. Aujourd’hui encore, sept ans après, ces souvenirs restent extrêmement vivaces et marquants. Les mots de mon rédacteur en chef de l’époque sur un autre média, un certain Gaël Couturier, m’avaient, il faut dire, bien motivé : « T’as beau t’appeler Gaudas, tu ne termineras pas c’te course. T’es beaucoup trop jeune, trop immature dans tes jambes, trop fragile dans tes neurones pour une telle distance…. ». C’est un coriace. Un incisif. Je le remercie toutefois encore aujourd’hui pour ces mots doux d’une sagesse incroyable. Comme quoi les rédac’ chef, ça ne raconte pas que des conneries. Enfin parfois.

100 km de Millau
100 km de Millau
100 km de Millau

« Rien de grand dans le monde ne s’est jamais accompli sans passion » écrivait Hegel.

Presque 20h d’euphorie, puis de souffrance, puis d’ampoules, puis de crampes, puis de prières aux dieux de la course à pied et à Ganesh – le dieu Hindou sensé enlever les obstacles sur votre route tout en étant la divinité de l’intellect et de la sagesse – j’en terminais à moitié mort mais pas complètement. Malgré le pronostic macabre de mon ex et actuel patron, je mettais fin à mon calvaire au goût de bitume. J’avais pris une belle leçon. Je m’étais battu comme un gladiateur – il ferait honte à Spartacus et Leonidas réunis – pour survivre à ce calvaire et franchir la ligne d’arrivée dans le parc de…la Victoire. Et non. Ça ne s’invente pas : les 100 km de Millau se terminent toujours à la Victoire. Finisher oui, peut-être mais à quel prix ! Gaël avait raison : j’étais un peu trop jeune à l’époque – pas encore 23 ans – pour me rendre compte du bagage physique et intellectuel nécessaire pour affronter une telle montagne. J’ai donc beaucoup, beaucoup, trop, souffert. Mais j’ai fini. C’est vrai. J’y ai même vécu une sorte de seconde naissance. Et moi qui n’y connaît pas grand chose en philosophie, j’ai depuis ce jour en tête une phrase de Georg Wilhelm Friedrich Hegel : « Rien de grand dans le monde ne s’est jamais accompli sans passion ». Phrase où je remplacerais personnellement le mot « passion » par le mot « douleur ». Parce que courir 100 bornes, ça fait quand même très mal. Je suis rentré chez moi comme un papillon boiteux (pas un canard, un papillon) après une longue gestation dans sa chrysalide, telle une grosse larve amorphe et fragile. Il faut dire que j’avais commencé le running deux ans avant seulement, après des années de judo et de dépression et, vaguement, d’athlé où claquer un chrono de sub-9′ au 3000 m était mon plus grand fait d’arme. D’ailleurs, mon entraîneur de l’époque, humble marathonien en 3h39′, incarnait pour moi l’exemple type du « masochiste complètement c** ». Belle ironie.

100 km de Millau
100 km de Millau
100 km de Millau

Une fois ce premier gros morceau de gâteau avalé et digéré, mon appétit pour les (très) longues distances n’a eu de cesse de me tourmenter.

L’Eco-Trail de Paris, The Trail à Sens, la 6000D à la Plagne, la Transalpine Run entre les Alpes allemandes et les Alpes italiennes… jusqu’à une vilaine hernie discale. À 24 ans ? À 24 ans. Pendant un an, j’ai dû me battre contre l’idée oh combien satanique que je ne pourrais plus jamais refaire d’ultras, de course à pied tout court. J’avais pourtant prévu de me rendre sur la TDS, une des courses de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, mais je me suis retrouvé coupé en plein élan. Du coup, parce que je suis un peu débile et entêté (c’est souvent pareil en course à pied), je me suis « juré craché si je mens je vais en   enfer » que je devais revenir à Millau. Quelques longs mois de rééducation et quelques bobos à l’égo plus tard, je n’étais en effet plus capable de rien, ni de passer sous les 45 min au 10 km et ni de finir un marathon de Paris. Pourtant, j’étais de nouveau au départ de mes 100 km de Millau préférés, en septembre 2014. Comme quoi, pour faire 100 km sur route, on n’a pas forcément besoin d’être une star du running. Je ne l’oublierai pas. Un de mes meilleurs amis m’accompagnait à vélo cette année-là et je me sentais bien, en paix avec moi-même. Millau a quelque chose de spécial. Et je revenais de loin. Mais vous courez toujours sur le bitume alors me demande-t-on parfois ? Oui, absolument, c’est vrai, mais il suffit de lever la tête pour l’oublier vous savez. Il y a les gorges aveyronnaises, le soleil, l’accent chantant des coureurs et des bénévoles locaux. Tout est réuni à Millau pour passer un moment d’un genre particulier même si, bien sûr, il faut toujours se farcir 100 km à pied sur le bitume et souffrir un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Mais, peu à peu, au fil des km, tous ces petits éléments mis côte à côte font oublier que vos cuisses vous insultent, que vos mollets vous lâchent, que vos tendons vous maudissent, que vos articulations souffrent, que vos épaules sont lourdes, que votre estomac est à l’envers.

100 km de Millau
100 km de Millau

Passée la première boucle complètement plate de 42km, l’enfer se déchaîne.

Il y a le passage sous le viaduc, le plus haut viaduc d’Europe avec ses 270 m depuis le pilier le plus bas, à faire dans les deux sens, la descente vers le village de Saint-Affrique avec l’abominable côte de Tiergues. Mais les ravitos sont superbes. Chaque bénévole est aux petits soins et les tablées plus que fournies. Leur soupe m’a par exemple sauvé la vie (au sens figuré hein) un nombre incalculable de fois et un bénévole m’a littéralement mis dehors (là c’est au sens propre : physiquement je veux dire) pour que je reparte ! Le chien. Bref, si comme moi vous êtes un être humain normalement constitué, vous finirez au delà des 10-12h. Aucune honte à cela bien sûr. Finir les 100 km de Millau est un accomplissement en soi et, vu la barrière horaire de 24h, le chrono, je vais l’écrire sans honte : on s’en fout complètement. La nuit, quand vous pensez à ceux du top du top 10 qui finissent après 7h et 8h30 de course seulement, c’est là que la magie s’opère. Si si.

100 km de Millau

La nuit, le noir complet, le silence, le calme plat.

Seules quelques voitures et bruits d’animaux viennent troubler le bruit de vos foulées et de votre respiration qui n’est plus du tout saccadée tant vous avancez lentement. Les roues des vélos des accompagnateurs, le frottement des vestes, le balancement métronomique des frontales…tout ça est mémorable et rend cette atmosphère particulière si savoureuse, malgré les 70 kilomètres ou plus, ou moins, que vous avez déjà dans les pattes. Vous repassez donc sous le viaduc, il est encore plus beau de nuit, mais pas question de s’arrêter pour une petite photo car l’arrivée est proche et vous n’en pouvez plus. Une fois rentré dans Millau, les gens en terrasse vous encouragent – ou vous chambrent aussi, ça m’est arrivé – et le passage de la ligne d’arrivée est, on s’en doute, une libération. Ma deuxième édition a été pour moi la plus belle étant donné mes pépins de santé. Quelques mois plus tard, je me suis fait tatouer « courir ou mourir » sur l’avant-bras, le titre du livre de Môsieur Killian Jornet.

100 km de Millau
100 km de Millau
100 km de Millau

Partir en homme, revenir en surhomme

Pour l’édition 2017, mon 3ème Millau donc, je me suis retrouvé sur la ligne de départ seulement un mois après une CCC raté, un ultra de montagne très connu qui fait encore partie des courses de l’UTMB, et où j’avais abandonné comme un chacal après 20h d’effort, à 20km de l’arrivée. J’avais bêtement « baché » comme on dit, et je m’en voulais à mourir. Faire un 100 km sur le bitume seulement quatre semaines après n’était probablement pas la meilleure idée du monde mais, après tout, c’était ma rédemption. Et puis j’ai toujours fait Millau dans des conditions folles. Je partais vivre en Ecosse quelques jours plus tard et voulais marquer le coup, me faire un pot de départ empoisonné à base de bornes, en plus de vouloir effacer ma frustration de cette damnée de CCC. Et voilà, 15h30 plus tard, sous des trombes d’eau et des conditions affreuses de vent, de froid, de grêle même, et de sauterelles géantes galvanisées par la pluie, j’en terminais à nouveau avec le sentiment du devoir accompli. Pas de suiveur à vélo, pas de meilleur copain, juste moi et mes doutes, mes jambes, ma tête, mes douleurs, mes forces et mes faiblesses d’homme normal.

Millau, c’est un tout. Un pèlerinage où vous venez absoudre vos pêchés, changer de vie, perdre votre ancienne peau serpent et renaître de vos cendres. Millau, c’est là que suis devenu un ultra-runner, un coureur d’ultra fond digne et fier de ce nom. C’est là que je me suis surpassé, que je suis devenu un type plus fort, plus volontaire, dans sa vie de tous les jours. Oui, je sais, avec cette idée du dépassement de soi, on n’est pas loin du Surhomme de chez Nietzsche. N’écrivait-il pas : « Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même » ?

Signé Zarathoustra.

Heu…pardon, Ouin Ouin Jojo Fifix.

100 km de Millau
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