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Guest : Rémi Duchemin, directeur général UTMB® International.

Par la rédaction et avec Gaël Couturier, 4-times finisher de l’UTMB®.
Photos © UTMB® et UTMB® International, Facundo Santana, Daniel Catania.

Dans cette quatrième et avant dernière partie, avec cet observateur si bien placé qu’est Rémi Duchemin, directeur de l’UTMB® International, nous commençons par évoquer de ce qui se passe en Amérique du Nord avec le développement prochain, ou pas, de l’UTMB®. Nous nous interrogeons en effet sur les raisons qui font qu’il n’existe pas encore de course majeure là-bas, comme c’est maintenant le cas en Asie, en Europe, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud avec Gaoligong by UTMB®, UTMB® Mont-Blanc, Oman by UTMB® ou Ushuaia by UTMB®. Nous évoquons les pistes de réflexion, le champs des possibles, les difficultés éventuelles, les progrès à venir. Puis, nous parlons aussi de la montée en puissance de l’Amérique du Sud, dont l’Argentine, évidemment. Enfin, grosse question sur la fonction de l’opaque Ultra Trail World Tour, et critiques ouvertes de ma part sur cette entité un peu obscure. Face à moi, vous le lirez ou l’entendrez, mon invité précise enfin pourquoi il est important de structurer les événements de trail running à l’échelle mondial, mais il reconnaît que ce n’est pas forcément pour plaire à tout le monde. Quelle est alors la solution ? Nous conclurons sur le concept de la « liberté ». Une belle idée quand on parle de trail running  n’est-ce pas ? 

Comme à chaque fois, vous pouvez choisir de lire l’interview, ou bien de l’écouter en cliquant sur le fichier son en bas de page.

Où va l'UTMB®, part IV ?
Où va l'UTMB®, part IV ?

Gaël Couturier : Convaincre les américains. Parce qu’on est bien d’accord que non seulement le marché américain, c’est un gros marché, mais également que beaucoup de marques d’outdoor sont aujourd’hui américaines. Par conséquent avoir un de vos événements UTMB® aux États-Unis, d’un point de vue de la communication, de l’image, ça semble important. Ushuaia by UTMB® c’est très bien, mais la Terre de Feu si tu veux c’est quand même vachement loin. Alors que si tu proposes un événement dans le Colorado, en Utah, en Californie, dans des sites qui parlent tout de suite aux européens, c’est pas mal non plus quand même. Non ?
Rémi Duchemin : Oui, c’est sûr. Je pense qu’Ushuaia pour des américains, c’est assez loin mais la réciproque est vraie : les États-Unis pour un argentin c’est loin aussi.

Gaël Couturier : Mais le gros du marché de l’outdoor il est quand même encore en Europe et aux États-Unis. C’est ça que je veux te dire.
Rémi Duchemin : Alors, le gros du marché est encore en Europe et aux États-Unis. Oui. Mais ce qui se passe en Asie c’est quand même incroyable. Et quant à l’Amérique du Sud, quand tu vois le nombre d’argentins qui sont venus à Chamonix faire l’UTMB® Mont-Blanc en 2018, et bien ça représente quatre fois moins que les américains, sachant que les américains représentent un gros contingent, mais ce n’est pas 10 fois moins, ou cinquante fois moins non plus. Le gap commence à se resserrer.

Gaël Couturier : Alors c’est donc, selon toi, une nouvelle dynamique ce contingent Sud-Américain.
Rémi Duchemin : Ah oui, oui, moi je pense que le prochain boom dans le trail running il est en Amérique du Sud ! Aujourd’hui, c’est l’explosion totale en Asie, mais la zone où le sport va véritablement exploser dans les 3-4 prochaines années, c’est l’Amérique du Sud. Maintenant, pour répondre à ta question sur l’Amérique du Nord, c’est sûr que le marché y est gigantesque.

Gaël Couturier : Il est gigantesque à plus d’un titre Rémi si tu me le permets, et notamment d’un point de vue financier. Parce que c’est encore là que sont situés beaucoup de sponsors potentiels.
Rémi Duchemin : Exactement. J’étais à San Francisco pour faire une course de vélo qu’on a reprise au sein de ma société et j’en ai justement profité pour rencontrer certains membres de la communauté trail running sur place. Je sens bien le potentiel, je sens bien qu’il y a une attente. C’est une attente de certains médias, de la part de la grande majorité des marques, et puis bien sûr il y a une attente de la part des pratiquants qui nous disent « écoutez, nous on adore quand on vient à Chamonix mais pourquoi vous ne faites pas quelque chose de similaire aux États-Unis ? C’est ce qui nous a motivés à créer une filiale sur place. On aurait pu continuer à étudier le marché américain depuis l’Europe mais on s’est dit que ce continent est suffisamment stratégique pour qu’on prenne un peu de risques. J’ai donc créé une filiale dans le Colorado, avec deux personnes qui travaillent là-bas à temps plein.

Gaël Couturier : Qui sont des américains ou des européens ?
Rémi Duchemin : Il y a un américain et un canadien.

Gaël Couturier : Et pourquoi créer la filiale au Colorado ?
Rémi Duchemin : Il fallait bien les mettre quelque part et il se trouve que je les ai trouvés dans le Colorado. Donc je les ai laissés dans le Colorado. Par contre leur mission aujourd’hui c’est une vraie mission prospective en Amérique du Nord : États-Unis et Canada. Et puis dans le Colorado, il y a possiblement des sites qui répondent à nos critères…

Gaël Couturier : Oui c’est à dire que le Colorado ce n’est pas non plus le hasard total. Le Colorado ce sont des hautes montagnes, c’est aussi le site de la mythique Hardrock Hundred Mile Endurance Run ainsi que celui de l’Outdoor Retailer, le salon de l’outdoor américain qui était jusqu’à l’été dernier encore à Salt Lake City et ce, depuis 20 ans, et qui est aujourd’hui à Denver. Donc ce Colorado, c’est quand même plutôt une bonne idée.
Rémi Duchemin : Oui c’est vrai que le Colorado a une image outdoor, on le sait, que ce soit dans la course à pied, ou le vélo. J’ai créé une course de vélo, la Haute Route, version américaine, et j’ai décidé de la situer dans le Colorado. C’est la Mavic Rockies. Et c’était un vrai choix stratégique tu vois. Parce qu’il y a la ville de Boulder. Parce qu’il y a une vraie communauté en local qui est très influente dans le cyclisme sur route, et dans le triathlon aussi. Et donc je connaissais déjà un petit peu cette partie de l’Amérique. Je connaissais davantage Boulder, Denver et Colorado Springs que je ne connais Atlanta, Washington ou Los Angeles. Et comme les deux personnes que j’ai recrutées vivaient déjà dans le Colorado, c’était un choix assez évident pour nous. Et j’ajoute qu’on a l’objectif effectivement d’aboutir assez rapidement. C’est à dire que j’aimerais bien que le prochain événement dans la famille UTMB® que je puisse annoncer, il soit aux États-Unis.

Où va l'UTMB®, part IV ?
Où va l'UTMB®, part IV ?
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Gaël Couturier : Dans le Colorado alors du coup ?
Rémi Duchemin : Dans le Colorado, ou en dehors du Colorado. C’est encore un peu tôt pour annoncer des pistes concrètes. Mais il y a des pistes dans le Colorado, comme il y en a en dehors.

Gaël Couturier : D’accord. Et tu verrais ça dans combien de temps alors : un an ? Moins d’un an ?
Rémi Duchemin : Que l’événement ait lieu en 2019, je n’y crois pas. Ce n’est pas très réaliste. Notamment à cause des procédures d’obtention des autorisations qui prennent du temps. Il ne faut pas faire n’importe quoi. C’est à dire que si tu veux précipiter le processus, tu finis par ne pas être bien reçu, par ne pas être bien vu. On y travaille  activement, jusqu’à l’été prochain sans doute, avec l’objectif question timing d’annoncer un bel événement by UTMB® aux États-Unis pour l’été 2020.  

Gaël Couturier : Je change un peu de sujet. Revenons si tu veux bien sur un concept, celui de l’Ultra Trail World Tour. Parce que ce n’est pas toujours clair pour tout le monde. Qui gère ça ? Ce sont les Poletti ?
Rémi Duchemin : Non. L’Ultra Trail World Tour c’est une société. Ça s’appelle Ultra Trail World Tour SA. Je te disais avant que Michel et Catherine Poletti en étaient à l’origine. L’idée c’était de réunir une vingtaine d’organisateurs indépendants qui participent à un circuit qui est essentiellement un circuit avec une compostante marketing et communication. Car il n’y a pas vraiment de lien entre chaque événement qui reste indépendant.

Gaël Couturier : Oui, tu vois, c’est un peu ce que je voulais t’entendre dire. Car cet Ultra Trail World Tour, on se demande un peu ce que c’est, et à quoi ça sert quand même.
Rémi Duchemin : Si je fais une comparaison avec le golf ou le tennis, et bien, en tennis, tu vas avoir Wimbledon tout en haut de la pyramide. C’est l’événement incontesté, le numéro un à travers le monde. Après si tu descends d’un étage, tu vas avoir tous les Grands Chelems. Tu vas avoir Roland-Garros, l’US Open, l’Open d’Australie. Et puis, en dessous des Grands Chelems, tu as le circuit ATP. C’est à dire des événements qui sont indépendants, qui sont organisés par des promoteurs indépendants et sur lesquels les meilleurs athlètes participent de temps en temps et qui donnent des points pour établir un classement ATP.

Où va l'UTMB®, part IV ?
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Gaël Couturier : Oui mais dans ton exemple du tennis, les pros sont obligés de participer à un certain nombre de ces tournois ATP. Ce n’est pas du tout le cas en trail running…
Rémi Duchemin : C’est vrai. Mais si prends un exemple dans le trail, et je ne suis peut-être pas bien placé pour le dire mais, moi ma vision c’est que tout en haut de la pyramide il y a effectivement l’UTMB® Mont-Blanc. Et avec l’UTMB® International, on a vocation à justement créer ces Grands Chelems, c’est à dire l’échelon intermédiaire qui manquait jusqu’à présent. Et puis l’Ultra Trail World Tour, et bien, c’est un peu l’équivalent du circuit ATP. Les meilleurs athlètes peuvent participer au Lavaredo, au Hong Kong 100, Ultra-Trail Australia, etc… Ça leur donne des points et à la fin de l’année il y a un vainqueur de l’Ultra Trail World Tour, ou un numéro un mondial. Et puis dans le même temps, ça permet d’apporter un petit coup d’éclairage sur ces événements qui, du coup, ressortent un peu de la mêlée et, en général, même si personne n’a doublé, triplé, quadruplé sa participation et bien tu as toujours quelques amateurs qui prennent l’avion et décident d’aller courir en Australie, en Nouvelle-Zélande ou en Italie. Le système n’est pas encore complètement au point, parce que le sport est récent. Mais si on devait faire une analogie, c’est un peu ça.

Gaël Couturier : Tu as raison. Ça permet de mettre en lumière certains événements qu’on ne connaît pas forcément et du coup on se dit que si l’UTWT les met en avant, plutôt que d’aller faire un autre trail en Italie, je vais aller faire le Lavaredo. Justement parce que l’Ultra Trail World Tour le met en avant.
Rémi Duchemin : Et il faut reconnaître qu’en terme de hiérarchie, aujourd’hui le Lavaredo, ou Hong Kong 100, sont de ces événements qui sont mieux organisés que la moyenne des événements qui composent la mêlée. Ça n’est donc pas un label qui est donné comme ça par hasard et qui serait comme un cadeau tombé du ciel pour ces épreuves. Je pense qu’il y a des critères de sélection, qui leur appartiennent. Je précise que moi je ne suis pas du tout impliqué sur l’Ultra Trail World Tour. Je ne suis donc pas forcément bien placé pour en parler. Mais il me semble que ça participe à un besoin de structuration du sport qui est absolument nécessaire dès lors que le sport se développe. À partir du moment où ce sport est fortement développé en Europe, assez développé aux États-Unis, qu’il explose depuis 2-3 ans en Asie, et qu’il va exploser en Amérique du Sud, il y a ce besoin de structuration pour ne pas faire n’importe quoi en matière de développement du sport.

Où va l'UTMB®, part IV ?
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Gaël Couturier : Oui, c’est vrai mais, autant je suis assez d’accord avec toi, autant, en tant que pratiquant, je ne peux pas m’empêcher d’avoir les poils qui se hérissent dans le dos. Parce que tout cette structure dont tu parles et bien ça peut aussi me saouler. C’est à dire que j’ai pas forcément envie, en tant que trail runner, qu’on me fatigue avec 10 000 règles et ça nous ramène à notre discussion de l’autre fois sur les procédés d’inscriptions hyper complexes. Tu vois ce que je veux dire ?
Rémi Duchemin : Oui mais ne crois-tu pas que l’avantage de ce sport c’est qu’il y a suffisamment d’événements pour que chacun trouve chaussure à son pied ? Tu as donc effectivement des personnes, et je les entends parfaitement, qui nous disent qu’ils sont contre ce développement, contre la structuration, contre l’évolution un peu professionnelle du sport. Et moi dans ces cas-là, je leur dis mais vous savez, il y a plein d’événement dont la philosophie correspond exactement à vos attentes. Donc allez plutôt faire ces événements-là où il n’y pas besoin de points de qualification, il n’y a pas de tirage au sort. Vous allez donc y trouver des organisations plus simples, généralement de qualité mais plus simples. Il y aura peut-être moins de services mais, manifestement, vous n’attendez pas de services. Vous n’allez pas non plus pouvoir rencontrer les grandes marques du trail mais c’est pas grave puisque, manifestement, vous ne souhaitez pas les rencontrer. Ces événements existent. Et puis il y a d’autres pratiquants qui se disent que, quand même, quand ils participent à de grands événements, quand ils se retrouvent à 2000, 3000, 4000 coureurs, qu’il y a une magnifique musique au départ, que la sécurité est aux petits oignons, et bien ça leur plaît aussi. Et bien ceux-là, vont plutôt s’orienter vers les événements qui ont cette philosophie. En fait, je pense que personne ne souhaite cannibaliser l’autre.

Gaël Couturier : Non, c’est vrai, vous n’imposez rien, bien sûr…
Rémi Duchemin : Évidemment qu’on n’impose rien et puis on n’est absolument pas en capacité d’imposer quoi que ce soit. Et puis, surtout, je pense qu’aujourd’hui, le trailer passionné, si à un moment l’UTMB®, il n’en peut plus parce que justement c’est trop complexe, c’est trop structuré, c’est trop gros, etc… Il faut que cette personne aille faire des organisations plus simples. Et elles existent. Et il y a de magnifiques trails, organisés aux quatre coins du monde, aux Etats-Unis, en Europe et partout, avec des organisations beaucoup plus basiques. Au moins il n’y aura pas de choc culturel pour lui. Il n’y a aucune volonté de notre part de standardiser. Ce n’est pas parce qu’à un moment, nous, organisateurs de l’UTMB®, il a fallu qu’on fasse des choix pour structurer, il fallait bien prendre des décision sinon c’était l’anarchie, que l’on se dit que le modèle que l’on a utilisé pour l’UTMB® doit être le modèle unique pour tous les organisateurs à travers la planète. Ça serait une volonté hégémonique un peu à l’américaine qui ne serait pas acceptable. Mais dès lors que tous les organisateurs peuvent continuer à faire ce qu’ils veulent, et que chacun est libre de choisir les événements qui leur correspond, c’est pour moi la définition de la liberté.

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